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Croquelivres, c'est parti en Saône et Loire

Un samedi après-midi d'automne, l'équipe de Livralire a, comme chaque année, accueilli les adultes partant pour le voyage-lecture que l'association organise pour les 3-11 ans. Devant 250 bibliothécaires et enseignants, les animatrices en tablier ont sorti les titres de Croquelivres d'une poissonnière, d'une soupière, d'un faitout et d'autres récipients.

La scénographie était rythmée par chansons et contes et suivie d'un exposé de Véronique-Marie Lombard.
Après une introduction "farcie" de jeux de langue,  elle rappelle la raison d'être du partage de lecture, dernière étape du voyage-lecture (Le voyage-lecture, Cercle de la librairie, 2003)
.

Bienvenue à vous, les voyageurs de la première ou de la dernière heure, et merci à tous ceux qui soutiennent ce projet de lectures partagées : La Ville de Chalon, Le Grand Chalon, La BDSL et le Conseil Général, La Drac Bourgogne, La Région Bourgogne.

Vous tous qui êtes dans la salle, savez que donner le goût de lire, ce n'est pas de la tarte ! Certains parmi vous viennent de l'autre bout du département, d'autres de quelques pâtés de maison. Vous avez poireauté pour récupérer un dossier. Les hauts comme trois pommes ont eu du mal à se frayer un chemin jusqu'aux tables de livres où vous étiez agglutinés comme des mouches dans un pot de confiture. Les plus âgés repérables à leur chevelure poivre et sel ont dû trouver que ça manquait de lumière. D'autres avaient la tête farcie par le brouhaha. J'en ai vu deux qui n'avaient pas l'air dans leur assiette. Alors que d'autres qui avaient l'estomac dans les talons semblaient avoir été requinqués par le buffet. La chaleur montait. Heureusement, personne n'est tombé dans les pommes. Vous voilà maintenant muets comme des carpes, prêts à boire du petit lait. Rassurez-vous je n'en ai pas écrit des tartines
C'est fou ce que la nourriture s'est immiscée dans notre langue. Il était donc temps qu'on retienne ce thème surtout que depuis des années que je forme des bibliothécaires, je leur dis de modifier leurs accueils de groupes, de passer du statut d'épicier à celui de traiteur, c'est à dire de rompre avec la distribution automatique de livres pour passer à l'organisation de "dégustalivres" pour mettre l'eau à la bouche aux enfants autant qu'aux adultes.

Mettre en appétit de lecture nécessite :
- qu'on choisisse des bons livres, autant dire des bons ingrédients. Et je dois vous dire que c'est déjà en soi un vrai travail car il faut séparer le bon grain de l'ivraie dans les 6000 titres de nouveautés annuelles parues en jeunesse ( auxquels on doit ajouter presque autant de rééditions). Pour le voyage-lecture, Livralire choisit des textes nouveaux (jamais usités dans les voyages précédents), disponibles, nourrissants, épicés, auxquels il faut parfois se frotter, car dit Yvan Chenouf de l'AFL (revue n° 97) : Les enfants sont capables de lire des choses difficiles qu'ils ne comprennent pas immédiatement. Si on les prive de cet effort là, en leur donnant seulement des choses faciles, très sucrées, on les coupe de ce matériau qui travaille sur de longues distances.

- qu'on donne envie de les goûter.  C'est le travail des bibliothécaires qui sont aidés par Livralire pour créer de surprenantes mises en bouche des histoires.

 - qu'on les fasse manger. Ce rôle revient aux enseignants qui, face à des compétences disparates et des appétits différents, inventent  des stratégies collectives pour stimuler la lecture intime. 
     ~ Lecture à voix haute
     ~ Expression des goûts par visualisation. Bocaux de bonbons ou de nouilles  par exemple  pour cette année gourmande.
     ~ Questionnements entre soi sur les textes : les mots, le sens..
     ~ Rapprochements de personnages, de situations, de  problématiques
     ~ Création autour du thème : jardinage, cuisine, sculptures éphémères inspirées par le livre "Artistes de jardin" (Plume de carottes). 
     ~ Ouvertures à d'autres type d'écrits, la chanson, à travers notamment "Les pieds dans le plat" (Milan), album/CD commun à tous les voyageurs cette année et les recettes de cuisine qui circuleront dans les familles grâce au classeur qui est offert à chaque classe voyageuse.
     ~ Rencontres avec des cuisiniers, des jardiniers.

- qu'on les partage avec les familles. Ce qui suppose une rotation efficace des livres et une gestion des prêts.

Dans le voyage, chacun  met la main à la pâte.
On pourrait donc s'arrêter là ! Pourquoi Livralire impose une dernière étape qui rebute des enseignants ("ça prend trop de temps")  et au contraire en emballe d'autres ? 
En juin, je sillonne les routes pendant deux semaines pour aller à la rencontre des voyageurs. J'ouvre grand les yeux et les oreilles et je prends des notes sur mon carnet de spectatrice.  

Qu'est ce que je vois ?
- Je vois une classe entière en action : chacun a sa place, son costume, son rôle. Tout s'enchaîne en douceur
- Je vois cinq enfants qui font un seul et même personnage
- Je vois sur le mur du fond une œuvre grand format que je mettrais bien dans mon salon et qui, vu de près, est la juxtaposition de dessins A4 dessinés par les enfants.
- Je vois les objets de l'école détournés de leur sens et intégré symboliquement dans la scénographie
- Je vois des silhouettes qui jaillissent de paravents
- Je vois des tableaux qui défilent dans le kamishibaï
- Je vois des touts petits qui se déplacent dans les espaces astucieusement matérialisés par la maîtresse
- Je vois un décor paravent duquel sortent les personnages
- Je vois un défilé de tous les titres du pack avec arrêt final sur le préféré aussitôt mis en scène
- Je vois des danses, des masques
- Je vois des enfants habillés de sacs poubelles gris, symbolisant l'animal 
- Je vois des éléments plastiques qui marquent le lieu où jouent les personnages
- Je vois un castelet au centre d'un demi-cercle avec des enfants qui jouent devant et d'autres qui agitent des marionnettes.

Qu'est ce que j'entends ?
- J'entends l'histoire résumée par l'enseignant pour aider à la compréhension du jeu des petits
- J'entends des enfants de maternelle qui savent leur texte par cœur
- J'entends une maitresse de petits qui fait le narrateur, les enfants faisant le chœur
- J'entends des dialogues inventés et inventifs 
- J'entends un récitant, des interprètes
- J'entends des grands primaires qui ont entièrement écrit le texte et le possède par cœur au grand étonnement d'une maman qui me confie que son fils ne retient pas les poésies !
- J'entends des chansons inventées, de la musique jouée  par les enfants
- J'entends une succession de scénettes dissociées ou au contraire un enchaînement d'une seule histoire
- J'entends un reportage télé
- J'entends une grand-mère me dire qu'elle a lu tous les albums que sa petite fille ramenait le soir.
 
Qu'est ce que je sens ? 
- Des enfants investis dans leurs personnages
- Des enfants attentifs
- Des lecteurs habités  
- Des enseignants audacieux
- Des bibliothécaires comblés
 
Parfois bien sûr, je n'entends pas, je ne vois rien et je ne sens pas grand-chose. Je ne ramène pas ma fraise. Avec le temps, j'ai appris à mettre de l'eau dans mon vin. J'aimerais seulement que les enseignants en panne d'imagination croisent ceux qui sont plus inventifs et qu'il y ait un partage des talents !
 
Pourquoi ? Parce que mettre en scène un livre, c'est :
- Intérioriser une œuvre, la  faire sienne
- Apprendre à faire sens, à imaginer, à identifier, à exprimer, à mémoriser, à dire, donc apprendre à lire.
Mais c'est aussi :  
  - Créer et vivre une émotion esthétique en jouant  avec son corps, avec les couleurs
  - C'est apprendre à  tenir sa place, un rôle 
  - C'est gagner en autonomie, en confiance en soi
  - C'est vivre ensemble
 
Mettre en scène un livre permet de développer des compétences langagières, corporelles, civiques. C'est tout simplement faire expérience d'humanité.
Quand je relis les programmes scolaires, je me dis que les objectifs atteints sont ceux fixés au départ et je comprends cette inspectrice de l'Isère, adepte des "voyages lecture" qui dit aux enseignants de sa circonscription : "Le voyage-lecture, c'est un matériau inespéré pour faire le programme sans douleur ! "
 
Conclusion :
Ne pas en faire un fromage de cette dernière étape.
La faire à sa mesure en donnant aux enfants une chance unique d'être ensemble les interprètes d'une histoire.
Donner envie à chacun de poursuivre la lecture personnelle qui fait que l'on est là au plus profond de soi et au plus profond du monde."
V-M Lombard (17 octobre 2009)

NB : un poster évoquant le thème a été offert à la personne qui a trouvé le nombre de mots de bouche utilisés dans cet exposé.

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